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Pour des lunettes … la suite

Suite et fin de l’histoire de ce soldat « myope comme une chaufferette » en plein coeur de la première guerre mondiale. Il attend toujours la livraison de ses lunettes …


 

« Versé dans l’infanterie, le soldat est envoyé à M… Le 10 octobre 1916, il écrit au médecin qui adresse, le 24 du même mois, la réponse suivante :
« Je n’ai pas encore reçu les lunettes que j’ai réclamées à la date du 21 septembre. Je vous les ferai expédier à l’adresse indiquée sur votre lettre, dès que je les aurai reçues. P.S. La demande devant être transmise au ministre de la guerre, je ne puis vous fixer, même approximativement, le délai de réception. »

Un mois plus tard, le soldat, qui a été gratifié de quinze jour de salle de police pour n’avoir pas salué en ville un général qu’il a pris pour un adjudant, se décide à écrire une seconde fois au médecin spécialiste de N… Celui-ci l’informe que «  ces retards sont normaux, la demande ayant été transmise au ministère de la guerre ».

Le 10 janvier 1917, le soldat, qui a terminé tant bien que mal, son instruction militaire, est envoyé au front en troisième ligne. Il n’a pas encore ses lunettes. Derechef, il écrit au médecin. Celui-ci s’empresse de lui faire savoir qu’il vient d’adresser une seconde demande au ministre de la guerre ».

Un mois passe encore. Le régiment d’infanterie auquel appartient le soldat reçoit l’ordre de passer en première ligne. Notre homme va trouver le commandant et lui explique qu’il n’a pas encore reçu ses lunettes et qu’il ne saurait distinguer un Français d’un Boche, à quatre pas devant lui.
Le commandant se gratte la tête et finit par conseiller au soldat d’acheter une paire de lunettes à ses frais.
_ Je ne gagne que vingt-cinq centimes par jour, répond le soldat, et les lunettes, avec verres pour astigmate, que m’a ordonnées le spécialiste me coûteraient quinze francs. C’est trop cher pour moi.
_ Eh bien ! dit le commandant, vous ne partirez pas. Vous resterez en troisième ligne, tant que vous n’aurez pas reçu vos lunettes. Elles finiront bien par arriver un jour ou l’autre, que diable ! D’ailleurs, je vais transmettre moi-même une demande au ministre de la guerre.

A la date du 12 février, une demande_c’est la troisième_ « d’une paire de lunettes pour le soldat X…, est donc expédiée de R…, d’où elle s’achemine, tout doucettement, vers le ministère de la rue Saint-Dominique.
_ Mon pauvre vieux, dit alors au soldat un de ses camarades, cette fois, tu vas pas y couper. Tu vas recevoir tes carreaux et tu viendras nous retrouver en première ligne.
_Pochetée, répondit le soldat, tu comprends donc pas que plus il y aura de demande, moins j’aurai de chance de recevoir mes lunettes !

Il avait raison. A la fin de mars, nous pouvons affirmer qu’il était encore en troisième ligne, toujours myope comme une chaufferette et menaçant d’éborgner ses camarades avec le canon de son fusil. »

Source : Le Midi socialiste, 10e année, n°4767, daté du mercredi 25 avril 1917, (Ressources numériques de la Bibliothèque de Toulouse).